Aller au contenu

Comprendre

La courbe de l’oubli : pourquoi tu ne retiens pas ce qu’on vient de te dire

La courbe de l’oubli montre qu’on perd environ la moitié de ce qu’on apprend en une heure. Ce qu’Ebbinghaus a mesuré, pourquoi, et comment la battre.

Sommaire
  1. Ce que Ebbinghaus a mesuré, sur lui-même, pendant cinq ans
  2. Pourquoi ton cerveau fait ça, et pourquoi c’est une bonne nouvelle
  3. Les trois façons d’y échapper, et ce qu’elles coûtent
  4. Comment battre la courbe de l’oubli, dès ce soir
  5. Questions fréquentes

La courbe de l’oubli, c’est le graphique de la vitesse à laquelle on perd une information nouvelle quand on ne la revoit pas : une chute brutale dans la première heure, puis une lente glissade les jours suivants. Hermann Ebbinghaus l’a mesurée sur lui-même et publiée en 1885, et elle tient toujours.

Quelqu’un te donne le code du portail. Tu le répètes une fois, tu hoches la tête, tu jurerais de le retenir. Deux heures plus tard, devant le portail, il n’y a plus rien. Ce n’est pas de la distraction, et ce n’est pas l’âge. C’est la courbe.

Ce que Ebbinghaus a mesuré, sur lui-même, pendant cinq ans

Hermann Ebbinghaus est un psychologue allemand. Entre 1880 et 1885, il fait de lui-même son unique sujet d’expérience, et il choisit exprès la matière la plus ingrate possible : des syllabes sans aucun sens, du type « WID », « ZOF », « KAX ». Une phrase qui a du sens s’accroche à ce qu’on sait déjà et fausse la mesure ; une syllabe vide, non.

Portrait photographique de Hermann Ebbinghaus, homme d’âge mûr à longue barbe et lunettes, en costume sombre.
Hermann Ebbinghaus, qui a appris et réappris des listes de syllabes sans sens pendant cinq ans. Auteur inconnu, domaine public, via Wikimedia Commons

Sa méthode : apprendre une liste jusqu’à la réciter sans faute, attendre, puis la réapprendre en chronométrant. L’écart entre les deux apprentissages donne ce qu’il en restait : c’est ce qu’il appelle l’économie, « Ersparnis » en allemand. Tout est publié en 1885 dans Über das Gedächtnis, qu’on peut encore lire aujourd’hui.

Une figure du livre de 1885 : une courbe tracée à la main sur un graphique gradué, avec la légende « Fig. 2 ».
Une figure de « Über das Gedächtnis », 1885. Hermann Ebbinghaus, domaine public, via Wikimedia Commons

La courbe qu’il en tire descend brutalement, puis se stabilise. Environ la moitié de ce qui vient d’être appris s’efface dans l’heure. Au bout d’une journée, il reste à peu près un tiers. Au bout de six jours, environ un quart. La perte se joue presque entièrement dans les premières minutes, et ce qui survit au premier jour tient ensuite assez bien.

Graphique : les points de mesure d’Ebbinghaus et la courbe ajustée. L’axe vertical porte la proportion retenue, l’axe horizontal le délai en jours, en échelle logarithmique.
Les mesures d’Ebbinghaus, retracées par Jaap Murre. L’axe du bas est logarithmique : entre le premier et le dernier point, il y a vingt minutes puis trente et un jours. Jaap M. J. Murre, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Pourquoi ton cerveau fait ça, et pourquoi c’est une bonne nouvelle

Oublier n’est pas une panne, c’est un tri. Une mémoire qui garderait tout garderait aussi la place de parking d’il y a trois ans. Ce qui n’est pas rappelé s’efface, et c’est ce qui permet de retrouver le reste.

Le problème, c’est que le tri ne garde pas ce qui est important, il garde ce qui revient. Et une information entendue une seule fois ne revient jamais.

Les trois façons d’y échapper, et ce qu’elles coûtent

1. Répéter, à intervalles qui s’espacent

C’est la réponse classique, et elle marche : revoir une information juste avant de l’oublier remonte la courbe, chaque fois pour plus longtemps. C’est le principe de la répétition espacée, des cartes de révision et de tous les logiciels de mémorisation.

Un calendrier simple pour commencer : le lendemain, trois jours plus tard, une semaine plus tard, un mois plus tard. Le bon écart grandit avec la durée pendant laquelle tu veux retenir. Dans une étude de 2008 sur plus de 1 350 personnes, Cepeda et ses collègues ont trouvé que le meilleur écart entre deux séances valait environ 20 à 40 % du délai pour un examen dans une semaine, et 5 à 10 % pour un examen dans un an.

C’est aussi la moins réaliste pour la vie courante : personne ne programme cinq révisions pour un code de cadenas. La répétition espacée est faite pour ce qu’on veut savoir par cœur, pas pour ce qu’on veut simplement retrouver.

2. Noter, quelque part

C’est ce que tout le monde fait. Le code va dans un post-it collé sur l’écran. La taille de chaussure de ta nièce part dans une conversation. La date de l’anniversaire va dans le calendrier, l’allergie de ta belle-sœur dans une note, la place de parking dans une photo.

Un mur de tiroirs à fiches en bois, chacun portant une étiquette manuscrite dans un porte-étiquette métallique.
Le fichier d’une bibliothèque. Il a fonctionné pendant un siècle, à une condition : que quelqu’un range chaque fiche à sa place, tous les jours. MarkBuckawicki, CC0, via Wikimedia Commons
Noter ne résout pas l’oubli. Ça le déplace : tu n’oublies plus l’information, tu oublies où tu l’as mise.

Et la recherche ne rattrape pas ça, parce que tu ne cherches jamais avec les mots que tu as écrits. Tu as noté « Léa, fruits de mer ». Six mois plus tard tu cherches « qui ne supporte pas les crustacés ». Aucun mot commun, donc aucun résultat.

3. Confier à un endroit qui comprend ce que tu dis

C’est la troisième voie, et c’est celle que nous avons construite : un seul endroit où tu écris ou tu dictes comme tu parles, sans choisir de dossier ni de titre. Ce qui compte n’est pas le stockage, c’est le chemin de retour : « qui ne supporte pas les crustacés » doit ramener « Léa est allergique aux fruits de mer ».

Comment battre la courbe de l’oubli, dès ce soir

  • Teste-toi au lieu de relire. Ferme le livre et essaie de retrouver. Aller rechercher un souvenir le renforce bien plus que le relire : c’est l’active recall, et ça marche aussi pour les prénoms.
  • Espace tes révisions selon le calendrier plus haut. Chaque révision tombe au moment où la courbe plonge, et la remonte pour plus longtemps.
  • Range les codes à l’abri des regards. Un code ne doit pas s’afficher dans une liste lisible par-dessus ton épaule : voir où ranger ses codes.

Ta tête est excellente pour comprendre, décider et relier ; elle est mauvaise pour stocker un nombre à quatre chiffres entendu une fois. Retire-lui le travail qu’elle fait mal.

Questions fréquentes

C’est quoi la courbe de l’oubli ?

La courbe de l’oubli est le graphique de la vitesse à laquelle une information nouvelle s’efface quand on ne la revoit pas. Hermann Ebbinghaus l’a mesurée sur lui-même et publiée en 1885 : la mémoire chute fortement dans la première heure, puis se stabilise les jours suivants. Une réplication de 2015 a retrouvé la même forme.

Comment lutter contre la courbe de l’oubli ?

Revois l’information juste avant de l’oublier, à intervalles qui s’allongent : le lendemain, quelques jours plus tard, une semaine, un mois. Teste-toi plutôt que de relire, car aller chercher un souvenir le renforce davantage. Pour ce qu’il suffit de retrouver, comme un code ou une date, note-le là où tu pourras le chercher.

Combien de temps faut-il pour oublier ce qu’on a appris ?

Dans les données d’Ebbinghaus, un peu plus de la moitié d’une liste fraîchement apprise avait disparu au bout d’une heure, environ deux tiers au bout d’un jour et environ trois quarts au bout de six jours, mesurés par le temps gagné à la réapprendre. La perte est rapide au début, puis ralentit beaucoup.

Arrête de tout retenir.

MemoryPilot est gratuit pour commencer, et ne demande pas de carte bancaire.